Francesca Orsini (SOAS Londres)

Why multilingual literary history? And how to do it?

 One peculiarity of literary history in multilingual societies is that it is monolingual, as if each language exists in an autonomous, parallel  zone. Insofar as literary canons are produced and reproduced through education and debates in print, circles or at festivals, it is easy to identify and critique the legitimate knowledge they produce, the language ideologies and hierarchies they reify, and the multilingual reality and everyday and literary practices they exclude.

By contrast, the starting point of our current research project on the multilingual literary histories of North India, the Maghreb, and the Horn of Africa, multilingual regions with different experiences of colonialism and different, but similarly fractured, postcolonial histories, is that a multilingual approach helps make visible, acknowledge, and respect the heterogeneous forms of literature that are present in society, with their different kinds of worldliness (Said). It also shows the importance of non-global networks of circulation and recognition. But just to say that multilingualism exists is not enough. Historicising multilingualism is crucial, and so is paying attention to individual examples of oral and written texts and what they tell us about the different possible strategies, choices, and modes of address. This presentation will offer some reflections and examples from our project.

Pedro Monaville (New York University, Abu Dhabi)

“Congologie” contre “Congotopie” : Temporalités et imaginaires des mondes congolais

 Cette présentation interroge les dynamiques complexes et contradictoires qui lient le Congo et le monde. Elle part d’un constat, celui de la bifurcation entre extériorité et intériorité du monde, entre espace et imaginaire, entre Congologie et Congotopie, entre mokili et mikili. Deux temporalités seront mobilisées: la temporalité du temps long – le temps du capitalisme, de l’exploitation coloniale, de l’extraversion ;  et la temporalité de la décolonisation – le temps d’un futur non encore réalisé, de la promesse d’un monde inversé. 

Pius Ngandu Nkashama (Louisiana State University)

Les métamorphoses congolaises des discours littéraires

 Les situations sociales du pays sont tellement prégnantes et prenantes qu’elles finissent par envahir totalement l’univers de la fiction. Le désespoir que l’on peut éprouver soi-même paraît parfois futile, superflu, par rapport à la grande misère infligée à des millions de personnes. Il suffit seulement d’ouvrir les yeux, pour se remplir le regard des pleurs d’enfants, de la désolation des parents, de la solitude des femmes, à l’instar de celles du Docteur Mukwege. La mort est confrontée à chaque coin de rue, et l’inquiétude s’insinue comme un enjeu de combat au-delà du sentiment de la défaite. Même à distance, les récits sont rapportés fréquemment par les voyageurs de fortune, les fables reconstruites dans les conflits actuels avec une horreur insoutenable. Et cela depuis les ruptures imposées par les, masses populaires aux despotismes barbares qui avaient envahi les rêves pendant des longues années. Car à chaque fois, ils ont fait l’impasse sur les conquêtes, les nuits de splendeurs, les victoires sur les défis majeurs et sur la lâcheté, les éblouissements intérieurs. Ecrire, « engendrer des héros » au milieu du roman donne la ferme conviction que le Peuple n’avait jamais tout perdu et que ces personnages extraordinaires tapis dans le silence devaient surgir, enfin, pour magnifier le rnonde des lutteurs : la puissance du dire et du faire. Saisir les hommes par la ceinture et les conduire vers les chemins de la vérité.

Justin Bisanswa

Le roman comme « archive ». Tressage histoire et imaginaire dans le roman africain francophone

 Je propose d’articuler l’environnement historique des romans avec l’imaginaire, c’est-à-dire les ressorts de l’écriture, l’agencement des artefacts linguistiques et l’univers imaginaire. Si le roman figure l’Histoire, celle-ci est indissociable des fantasmes et des rêves de l’écrivain.   C’est en cela que l’histoire que produit le roman diffère de celle de l’historien. Mais même celui-ci paie bien le tribut de son imaginaire. De la confrontation d’un corpus de romans africains contemporains, on peut dégager une histoire, l’histoire sociale et politique de l’Afrique, de l’époque précoloniale à nos jours. Tous ces romans thématisent l’esclavage et la colonisation d’une part, et le désenchantement postcolonial de l’autre, comme les deux grands axes explicatifs par rapport auxquels ils situent le destin de l’Afrique. Ces romans décrivent ainsi la mémoire d’un enchaînement d’époques et de régimes politiques qui se prolongent et se ressemblent. Mais cette mémoire n’est pas le reflet des faits racontés ; elle est dite de façon incidente, latérale, fragmentaire : une médiation préside à sa relation, et elle se réfracte au gré des circonvolutions. L’histoire n’est donc pas la genèse d’un miroir réaliste à multiples péripéties à rebondissements, même si le roman finit par l’atteindre comme par hasard. D’où la surévaluation du militantisme et de la portée politique (engagée) du roman qui ouvre la décennie 1970 par surexposition des grands marginaux que sont Kourouma, Ouologuem, Labou Tansi, Monenembo, Dongala, Mudimbe, Lopes. Maints retours en arrière, anticipations et digressions brisent la linéarité du récit et brouillent le lecteur, traduisant la confusion qui gagne peu à peu ce monde ancien. Le texte est caractérisé par le délire, les extravagances, le poétique, la déraison, le rire ravageur, les dérives, le photo-montage, l’incertitude, la tresse, etc. Les personnages parcourent, hébétés, les faits en allant d’un épisode à l’autre sans en avoir une conscience claire. Leur regard reste subjectif, partial et partiel, embrouillé, plein de zones d’ombre et d’écran. Cette perception suggère que toute historiographie demeure chaotique, désordonnée, éclatée, orientée, avec ses rebonds et ses avancées, ses failles et ses prétentions, ses excès et ses oublis, miroir des ruines qu’est devenu le passé qui colle à la peau.

Sammy Baloji (Picha, Lubumbashi)

Littérature et arts : une manière autre de reprendre le littéraire

 Je présenterai le travail que j’ai réalisé sur la pièce de théâtre de Joseph Kiwele, “Chura Na Nyoya”. Il s’agit d’une des premières pièces de théâtre (dont le texte a été publié) faite par des Congolais sous la gouverne  coloniale. Mon travail de relecture et de critique de cette pièce de théâtre s’est fait sous la forme d’une installation où je reprends la scène de théâtre et y rajoute des éléments sur l’urbanisme, la peinture populaire, l’école des hangar et des données politiques de division ethnique communautaire imposées par la colonisation.

Françoise Naudillon (University of Concordia)

Éloge de la littérature populaire

S’il est difficile de définir ce que serait la littérature populaire, il faut reconnaître l’existence d’une configuration de textes qui échappent au regard des pratiques de légitimation tant discursives qu’institutionnelles des littératures francophones, ce qui a pour conséquence immédiate de les ranger dans une certaine marge du canon littéraire en vigueur. Littératures en marge qui semblent  appartenir à des genres littéraires jugés «mineurs», alors qu’il s’avère que ces textes procèdent à la modification de bon nombre des paramètres de ces genres populaires de sorte qu’on aboutit en fait à des textes qui transgressent les conventions de ces «sous-genres» littéraires  comme les  romans policiers, romans à l’eau de rose, exotiques, romans de mœurs voire même les romans graphiques ou les bandes-dessinées.  Ces œuvres qui de prime abord semblent très diverses, forment en réalité une constellation de textes de transition caractérisés par le métissage sémiotique ou des formes transculturelles et obéissent à une poétique du décentrement (culturel, linguistique, discursif, et/ ou générique). La réussite d’un Zamenga Batukezanga (1933-2000) écrivain à le jour le plus lu et le plus connu en RDC comme le parcours plus récent du bédéiste Jérémie Nsingi auteur de plusieurs fanzines et mini-albums sont autant miroirs de ces reconstructions et de la mise en scène d’un imaginaire social populaire. Plusieurs questions découlent de ces reconfigurations : comment  fonctionnent les  représentations du «monde d’en bas» ? Les littératures dites populaires  permettraient-elles aux «masses» de prendre la parole au lieu de s’en remettre à quelques porte-parole issus de la haute société – dans un contexte politique dictatorial – et qui sont censés s’exprimer au nom de ceux qui n’ont pas de voix ? Lorsqu’une œuvre est destinée à un lectorat populaire, quel langage emploie-t-elle pour parler à ce «peuple» de lui-même ?

Julien Kilanga Musinde (Angers)

Quelle littérature congolaise francophone contemporaine pour quelle identité ?

Dans son ouvrage intitulé De la marginalisation à la nationalisation : un parcours authentique. Dictionnaire de littérature congolaise de langue française, Huit Mulongo Kalonda -ba-Mpeta, tente de donner une identité à la littérature congolaise. Elle a pour « nom littérature congolaise », pour « postnom négro-africaine » et pour « prénom francophone » (p.17). Ces traits ainsi donnés suscitent dans l’esprit une série de questions dont celle qui saute aux yeux à première vue : « Quelle littérature congolaise francophone contemporaine pour quelle identité » En posant une telle question, je n’ai nullement l’intention de ressusciter un vieux débat autour des concepts « identité congolaise » ou « identité francophone » ou « identité négro-africaine » de cette littérature congolaise. Mais je voudrais simplement, à la lumière des études existantes sur ce domaine et des œuvres produites dans cet espace, faire le point de divers regards portés sur cette littérature pour saisir son ou ses identités plurielles.

Qu’est-ce qui fonde l’identité congolaise ou francophone de la littérature congolaise francophone contemporaine ? De quelle littérature congolaise est-il question ? S’agit-il des productions orales ou écrites et par qui et sur quelles réalités ? Cette littérature congolaise est -elle réellement francophone- concept polysémique et polyphonique- ou seulement de langue française. Cette littérature congolaise est-elle négro-africaine ? Qu’en est-il des œuvres des coloniaux produites dans l’espace congolais et sur les réalités culturelles congolaises ? Autant de vraies et de fausses questions qui, pourtant, se posent et nécessitent d’avoir de réponses.

Ma réflexion se fonde sur mes recherches antérieures renforcées par les études des chercheurs du domaine que je prends en référence pour illustrer mes réponses aux questions.

Xavier Garnier

Pour une écopoétique du sous-sol congolais

L’expression « scandale géologique » n’a jamais été aussi actuelle en ce qui concerne le Congo de l’Est, tant les troubles qui affectent cette région semblent liés à la richesse de son sous-sol. La prédation mondiale de cette partie de l’Afrique centrale se retrouve naturellement au cœur des préoccupations littéraires de nombreux écrivains congolais, qui inventent des formes narratives propices à rendre compte de ce qui se joue sous les paysages, dans les entrailles de la terre. Je souhaite dégager dans cette communication les linéaments d’une « poétique de la mine » qui s’esquisse dès l’époque coloniale et se développe considérablement dans la création romanesque contemporaine.

Susanne Gehrmann (Humboldt-Universität zu Berlin)

Du témoignage à la fiction – la figure du Kadogo dans la littérature congolaise

 Cette contribution présentera de manière synthétique le développement de la figure emblématique du kadogo (l’enfant-soldat) dans la littérature congolaise produite à l’extérieur comme à l’intérieur, pour le marché du livre mondial comme pour le marché local. Depuis 2000, les récits de témoignages d’anciens kadogos de l’armée de Kabila père pullulent. Si la plupart sont publiés dans les séries de témoignage à co-écriture en Occident suivant une politique de représentation douteuse, les cas de Serge Amisi (dont les cahiers écrits en lingala ont été objet d’une co-traduction sotie en 2011) ou encore de Josué Mufula qui publie Enfant de guerre chez Médiaspaul à Kinshasa (en 2006, la même année de la sortie du roman pour jeunesse La guerre et la paix de Moni-Mambu par Lye Yoka – comparaison oblige!) méritent qu’on s’arrête à leur esthétique particulier. Si les grands romans sur l’enfant-soldat ont été produit en dehors des circuits littéraires de la RDC et de sa diaspora, mais notamment du côté Congo-Brazza, on constatera que la figure, comme type social et comme symbole, s’introduit, de manière plus au moins furtive, mais néanmoins significative, dans les fictions telles que En quête d’une ombre (2001) par Eddie Tambwe ou Tram 83 (2014) par Fiston Mwanza Mujila. En présentant donc un aperçu global de l’usage littéraire de la figure du kadogo, la communication interrogera aussi l’inévitable interstice entre témoignage et fiction.

Flavia Aiello (Università degli Studi di Napoli “L’Orientale”)

Un poète swahilophone de Lubumbashi : Patrick Mudekereza

Le but de notre communication est de remarquer la vitalité du swahili dans la création littéraire congolaise, avec une focalisation particulière sur la ville de Lubumbashi. En dépit de son statut sociolinguistique bas, la variété de swahili parlée à Lubumbashi est, en fait, devenue le véhicule d’une pluriculture de matrice urbaine qui se manifeste dans la créativité verbale, surtout sous forme orale et semi-orale (comme dans le cas du théâtre populaire de Mufwankolo et de la chanson populaire de Jean Bosco Mwenda, Edouard Masengo Katiti, Sando Marteau etc.), mais aussi sous des formes écrites (poèmes et contes), plus ou moins influencées par le swahili standard. Nous allons, en particulier, présenter un auteur lushois, Patrick Mudekereza, directeur du centre d’art WAZA et auteur de poèmes inédits. La poétique de Mudekereza, comme nous le montrerons dans notre présentation, émerge fondamentalement de sa « navigation parmi les langues »  (différentes variétés de swahili et français).

Bienvenu Sene Mongaba (Mabiki)

EBAMBA du lingala vers l’anglais

La littérature écrite en langues congolaises a souvent été présentée comme une production de ghetto que l’on ne saurait exporter. C’est une argumentation que certains auteurs avancent aussi pour justifier le fait qu’ils écrivent en français. L’expérience du roman Ebamba, écrit en lingala et édité à Kinshasa, puis publié dans sa version anglaise à Los Angeles, est venu balayer cette affirmation et nous donner des arguments pour affirmer qu’une œuvre écrite en langue congolaise est exportable.

En effet, le roman Ebamba, Kinshasa Makambo de Richard Ali A Mutu, écrit en lingala et édité par nos soins aux éditions Mabiki en 2015, a été traduit en anglais et édité par Phoneme, une maison d’édition américaine basée à Los Angeles. Par la même occasion, l’éditeur américain nous a demandé, cette fois-ci en tant que traducteur, de traduire ce roman en anglais. Ce travail de traduction, que nous avons réalisé en duo avec Sara Sene, a reçu une critique favorable auprès des universitaires américains spécialisés dans le roman étranger traduit vers l’anglais.

Mon propos va se structurer en deux volets : le premier va se concentrer sur la description de la méthodologie que nous avons suivie pour traduire cette œuvre. En analysant le cheminement d’Ebamba, le deuxième volet de mon propos va porter sur la stratégie à mettre en place pour augmenter le flux de traduction littéraire des langues congolaises vers les langues étrangères.

Pierre Halen (Université de la Lorraine)

Les chiffres des lettres congolaises : leçons et limites d’un essai de comptage

 On se propose de tirer parti de deux outils numériques qui sont à peu également volumineux en données (entre 30.000 et 40.000 fiches) : d’abord  LITAF, la bibliographie gérée par Virginie Coulon, avec son interface de recherche avancée, qui permet en quelque sorte de chiffrer les lettres en même temps qu’elle fournit des renseignements bibliographiques extrêmement précieux quant aux littératures « africaines » francophones au sens large. Ensuite Mukanda, un fichier bibliographique concernant la littérature de la RDC au départ, mais qui s’est largement étendu à la fois géographiquement et thématiquement, puisque la plate-forme, si elle reste actuellement centrée sur l’Afrique centrale, n’a en réalité pas de limite ; basée au départ sur le principe d’un ‘partage’ des ressources et des informations, elle propose désormais de nombreux documents en accès libre. Que peut-on faire avec ces outils ? Comment les faire évoluer ? Quels problèmes sont à résoudre ? On donnera quelques exemples de résultats récents pour la recherche (à partir de LITAF) et on illustrera par ailleurs, au moyen des statistiques de consultation de Mukanda, quelle est la vie en quelque sorte invisible de ce genre de plate-forme.

Claire Riffard (ITEM, CNRS-ENS Paris)

Approche génétique des manuscrits littéraires africains : résistances et perspectives

 Les recherches menées par l’équipe « Manuscrits francophones » de l’ITEM (CNRS-ENS) sur les traces écrites des processus d’écriture littéraire en Afrique commencent à produire leurs premiers résultats. Dix ans de pratiques de terrain et de collecte d’archives permettent (et exigent) d’engager une réflexion collective sur les difficultés d’une telle entreprise et sur les résistances à l’œuvre. Ces résistances touchent à des aspects tant éthiques que méthodologiques. Au plan éthique, se pose la question de la relation aux ayants droits des écrivains, dépositaires des manuscrits, et plus largement de l’accès à l’intimité des archives. La question de l’intime. Au plan méthodologique, il importe de questionner nos pratiques d’enquête en les enrichissant des apports des sciences sociales. La réflexion sur l’archive africaine est au centre de nombreuses études récentes. Nous l’entendons ici au sens d’archive matérielle, constituée de documents préparatoires, de brouillons de textes, mais aussi de correspondance ou encore d’écrits personnels. Que peut apporter à cette étude génétique des manuscrits littéraires africains un dialogue avec les méthodes de l’anthropologie ou de l’histoire ? Quelles difficultés ce rapprochement met-il en évidence et permet-il de penser ? Cette réflexion prendra appui sur des exemples de terrain et l’expérience collective des chercheurs de l’équipe.

Nicolas Martin-Granel

Questions de génétique et poétique à propos de Serge Amisi, Fiston Mwanza Mujila, Sinzo Aanza

 On se demandera dans quelle mesure l’approche génétique, dont le postulat « le texte n’existe pas »  implique de remonter en amont du texte imprimé, n’irait pas à contre-courant de cette littérature (du) fleuve dont la poétique globale, à l’image du flux continu, dynamique et irréversible qui « se défenestre dans l’Océan », postulerait au contraire que l’avant-texte n’existe pas, ou plus.